Le Monde des Anches
C'est en voulant imiter la voix, premier de tous les instruments que l'homme s'est impliqué dans la fabrication des anches
Comme la voix, le son des instruments aérophones est produit par la vibration de l'air qui dépend de trois éléments.
Si on établit une correspondance entre la voix et le principe des instruments, l'aspiration qui permet l'arrivée d'air se retrouve dans les bocal, tube, tuyau, soupape des instruments ; les poumons qui servent de réservoir se retrouvent dans les outre, soufflet, calebasse ; les cordes vocales qui définissent le système vocal se retrouve dans les anches.
Si les cordes vocales et parfois les lèvres réunies pour le sifflement font office d'anches et jouent un rôle primordial pour la production et la qualité du son, l'homme, au stade de la fabrication des instruments, a très vite inventé deux types d'anches : l'anche battante (simple ou double) et l'anche libre.

Qu'est ce qu'une anche ?
Dans un instrument de musique, c'est une très fine languette souple fixée ? l'une de ses extrêmités, amenée à vibrer sous la pression de l'air en émettant un son. L'anche libre vibre de chaque côté de son axe de fixation alors que l'anche battante revient battre à chaque oscillation le support sur lequel elle est fixée.
L'histoire du roseau et de la musique date de plus de mille ans avant J.-C.. quand l'homme a fabriqué des instruments, dans le but d'imiter et d'harmoniser les sons qu'il entendait dans la nature. Le roseau s'est imposé tout naturellement pour la fabrication des anches car il possède des propriétés élastiques qui lui confèrent la possibilité de vibrer à de très hautes fréquences.

L'anche simple
L'anche simple en roseau telle que nous la connaissons actuellement s'emploie pour la clarinette, elle est née d'ailleurs avec elle. Mais est aussi utilisée pour le saxophone. L'anche double accompagne le basson, le hautbois....
On trouve du roseau dans de nombreuses régions du monde, principalement sur le pourtour méditerranéen, mais il semblerait que c'est surtout sur la bande côtière du var que l'on trouve un roseau de qualité. Le nom scientifique du roseau est l'arundo donax, graminée géante typique des climats méditerranéens. Sa reproduction végétale se fait par des rhizomes qui croissent et se développent indéfiniment.
Dans la région du var où s'est développé une activité autour de la culture du roseau musicien, l'hiver constitue la période de repos de la plante. Mais dès le mois de mars les rhizomes bourgeonnent donnant des tiges qui vont croître jusqu'en septembre. Chaque année, le cycle de production commence par le nettoyage de la roselière où les tiges non retenues pour la fabrication des anches sont éliminées. La deuxième année, la tige se lignifie et se couvre d'un vernis naturel, dur, brillant et imperméable. C'est ce roseau dit de deux ans qui après sélection selon son diamètre, sera employé dans la fabrication des anches.

La préparation
Le roseau est coupé en hiver, de décembre en février, lorsque que la plante se repose et que la sève est descendue. Puis il est stocké debout jusqu'au mois de mai où s'effectuent un premier séchage et par capillarité une descente lente de la sève qu'il pourrait encore contenir.
Il est ensuite nettoyé de ses feuilles et branches et coupé en gardant la partie basse de la plante. Ces bâtons sont alors mis à sécher sur des séchoirs et retournés régulièrement afin que le soleil les dore et fixe le vernis sur toute la surface. Ainsi le roseau prend sa couleur jaune soutenue et c'est seulement après la stabilisation du matériau que le processus de fabrication de l'anche peut commencer.

L'anche et sa fabrication
Sciage : consiste à débiter la tige principale de noeud en noeud en canon pour avoir un tube bien net prêt à l'opération de sélection du diamètre et de l'épaisseur. Chaque tube sera classé selon sa catégorie (alto, ténor ou baryton pour les anches de clarinette);
Fléchage : cette opération consiste à éclater le tube sur une flêche en quatre secteurs égaux pour une anche simple ;
Sciage de la longueur : chaque secteur est scié à la longueur de l'anche pour laquelle il est destiné ;
Fraisage : La partie de roseau obtenue est fraisée pour obtenir une surface plane et fine, appelée table de anche, qui viendra se plaquer sur la table du bec ;
Mise en largeur : consiste à donner les dimensions de l'extrêmité de la anche et une légère conicité à l'ensemble ;
Biseautage : cette opération délicate consiste à affiner la palette de l'anche suivant un modèle en acier appelé « patron »;
Coupe-bout : l'extrêmité de l'anche est arrondi en anse de panier à l'aide d'une gouge ;
Triage et étalonnage déterminent la flexibilité (force de l'anche).
À la fin de ces différentes étapes de fabrication, l'anche doit répondre à un seul critère : sonner
D'origine végétale l'anche est de conception complexe et les instrumentistes savent que la qualité diffère d'une anche à l'autre malgré l'utilisation de machine de fabrication très performante. Elle est fonction de sa texture naturelle qui fait sa souplesse et la rend plus ou moins spongieuse, donc sensible à la salive. Les anches son calibrées sur une échelle de 2 à 4 suivant la force, c'est à dire leur souplesse. Chaque anche s'améliore quand on la joue mais sans trop en abuser au risque de l'user. Il faut donc pouvoir la laisser se reposer dans un endroit frais et sec. De plus chaque anche sonne différemment suivant la morphologie du musicien et de ses exigences d'ou l'usage de la retouche par l'instrumentiste qui consiste à modifier l'une de ses parties.

Quelques conseils de retouche
Si l'anche sonne mais est un peu dure, une diminution de l'épaisseur des côtés de l'arrière vers l'avant avec du papier abrasif permettra d'affaiblir légèrement la dureté de l'anche et donnera un son avec moins de souffle et plus de puissance ; si la dureté persiste on peut retoucher très légèrement de la droite vers la gauche ce qui reduit la teneur en bois de l'âme et facilite son battement ;
Au contraire si elle est trop faible, il faut tailler légèrement la pointe à l'aide d'un coupe-anche.
Les différentes façons de placer l'anche sur le bec feront, elles aussi varier la réponse de celle-ci et c'est au musicien de découvrir la palette de ses possibilités.

L'anche double
Les instruments construits sur le principe de l'anche double sont très anciens et très répandus dans de nombreuses civilisations.La Chalémie, au XIIe siècle, tient une grande place en Europe. Après divers perfectionnements sous la Renaissance, le hautbois lui succède au XVIIe siècle.
L'hauboïste pour jouer doit rentrer les lèvres et pincer l'anche entre celles-ci. Ainsi il force l'air à haute pression entre les deux languettes de roseau qui s'entrechoquent en vibrant. Le hautbois est désormais représentatif de la famille des instruments à anche double (basson, cor anglais, bombarde, musette, cromorne ...).
L'hautboïste se doit de savoir ajuster ses anches. L'équilibrage est fort complexe et demande une certaine connaissance et habileté. Il en va de même pour le bassoniste : si l'anche est trop dure, il faut veiller à ce que le milieu ne soit pas trop épais par rapport aux bords ; si elle est trop tendre, essayer de tirer et resserrer les 2 premières bagues et si cela ne suffit pas, pincer l'anche des deux côtés ; trop clair ou trop brillant : gratter les bords de chaque côté...
Simple ou double l'anche permet d'obtenir une diversité de timbres et de couleurs mais il ne faut pas oublier l'anche libre qui offre aussi autant de possibilités.

L'anche libre
L'anche libre est une languette de roseau ou de métal fixée à l'une de ses extrêmités, et dont la partie libre peut se mouvoir d'un côté ou de l'autre de son axe. Elle est soit découpée dans une plaque sur trois côtés, soit fixée sur un support à l'aide d'un moyen mécanique.
Sous la pression de l'air, la languette se déplace pour revenir à sa place, coupant et retablissant successivement le courant d'air. C'est ce déplacement d'air qui va générer le son.
Quelque soit l'intensité de l'air ou la lattitude de déplacement de la lamelle, les vibrations ne changent pas. Elles sont dites isochrones, c'est-à-dire qu'elles accomplissent toujours un nombre égal de vibrations quelque soit l'écartement pris par la lamelle sous la pression de l'air. On peut ainsi modifier l'intensité sonore sans altérer la hauteur, atout très important pour certains instruments comme l'accordéon et passer du pianissimo au fortissimo.
Alors qu'elle est présente très tôt en Asie, l'usage de l'anche libre semble avoir été adopté assez tardivement en occident.
Le sheng, orgue à bouche d'origine chinoise, apparait comme l'ancêtre de nos instruments aérophones à anches libres. L'anche libre se met à vibrer lorsque la colonne d'air s'investit à l'inverse de l'orgue ancien où la colonne d'air en coupant le bord supérieur du tuyau provoque la vibration.
Le sheng chinois ancien était composé d'un réservoir fabriqué dans une courge séchée évidée sur laquelle on fixait des tuyaux en bambou sur deux rangées parallèles. L'anche libre était en bambou. Dans sa version moderne, il est constitué d'un réservoir à air comportant une embouchure, de tuyaux munis chacun intérieurement dans la partie inférieure d'une anche libre en métal pouvant fonctionner par aspiration ou compression quand le musicien bouche le trou situé sur le côté du tuyau. Chaque tuyau peut sonner individuellement. Le jeu traditionnel se fait en accord même si le jeu soliste est possible. Le son s'obtient en aspirant et en expirant comme pour l'harmonica.
On trouve l'introduction de l'anche libre en Europe à partir du XVIIIe siècle période où on s'intéresse à la Chine et les premières traces de l'anche métallique semblent se situer en Hollande.
C'est la période où une multitude d'instruments voit le jour sur le principe de faire la gamme avec une lame et où le principe de l'anche libre est appliqué à toute une série d'instruments tels que orgues, harmoniums, accordéons, concertinas, harmonicas et mélodicas.
Les premiers harmonicas datent de 1820 et peuvent être considérés comme des orgues à bouche.
Le mécanisme de l'harmonica repose sur le principe suivant : quand on souffle, l'air fait vibrer les anches situées en avant de l'instrument et quand on aspire il fait vibrer celles situées en arrière. Chaque trou de l'harmonica chromatique est muni de quatre anches. Les harmonicas sont considérés comme l'ancêtre des accordéons. Plus précisément l'association d'un harmonica à bouche avec un soufflet à main sera le point de départ d'un nouvelle famille : les accordéons.
Les concertins, les accordions et les mélodéons, instruments à anches libres font leur apparition au début du XIXe siècle. Ils sont tous munis d'un clavier et d'un soufflet extensible qui envoie de l'air sur les anches.
L'accordéon a un son uniforme et reste accordé très longtemps, le bandonéon qui n'a pas de boîte de résonnance est plus expressif, le son sortant directement.

Conclusion
Si l'orgue est un des instruments les plus anciens encore joué de nos jours, -ses origines remontent au IIIe siècle avant J.C. avec l'hydraule -, La version que nous lui connaissons avec des jeux d'anches remonte au XVe siècle.
L'orgue actuel peut associer l'anche battante et anche libre et résume à lui seul la richesse de cette petite lame. Battante, simple ou double, en roseau ou en métal, sa simplicité est dotée d'une extraordinaire qualité sonore qui n'a pas fini de séduire.



Christine Bergna
n°503 décembre 2002 copyright © 2003 cmf journal _ www.cmfjournal.org

retour