Monsieur de Saint-George (1739-1799),

naufragé de l'histoire....

Né en 1739 à Basse Terre (Guadeloupe) d'une esclave raflée au Sénégal et d'un planteur noble, le "chevalier" de Saint-George s'est illustré parmi les personnalités les plus fameuses au XVIIIe siècle. Après une enfance aux Antilles, il est adopté par l'aristocratie parisienne pour ses talents exceptionnels : fin escrimeur, prodigieux violoniste et compositeur adulé. Musicien favori de Marie-Antoinette, il sera surnommé par l'Abbe Grégoire le "Voltaire de la musique" et par La Laurencie "le Watteau de la musique". Premier Franc-maçon à la peau noire, il s'engage ensuite pour la Révolution et crée un régiment de noirs et de métis, la "Légion de Saint-George". A sa tête, le premier colonel noir de l'Armée française sauvera la République à Lille.

Tour à tour ou simultanément violoniste, compositeur, chef d'orchestre, colonel, révolutionnaire, il n'en reste pas moins l'un des grands naufragés de l'Histoire... L'association "Le Concert de Monsieur de Saint-George" se donne pour objectif la réinsertion de ce musicien dans le répertoire et dans l'histoire. C'est à ce titre que nous avons rencontré Alain Guédé qui depuis la publication de son ouvrage* en 1999 poursuit son travail de réhabilitation de l'oeuvre de ce compositeur.

J.CMF : La sortie de votre livre consacré a Monsieur de Saint-George marque un nouveau départ pour ce compositeur oublié...
Alain Guédé : Quand j'ai sorti mon livre, j'avais l'idée que ce soit la première pierre d'une nouvelle tentative beaucoup plus globale. C'est la raison pour laquelle est sorti simultanement à ce livre un disque enregistré par l'Orchestre de la Suisse italienne dirigé par Alain Lombard accompagné d'un concert à la salle Gaveau. Ceci s'est fait entre septembre et octobre 1999, ce qui a suscité un engouement dans les médias notamment Radio classique.

J.CMF : D'autres tentatives avaient déjà été faites ?...
A. G. : Une première tentative a été faite en 1936 par Marius Casadesus avec la réorchestration d'un Rondo pour violons, Les Caquets, musique imitative que l'on faisait à l'époque. Elle visait à imiter les personnes qui cancanaient sur Saint-George. Cette oeuvre éditée chez Eschig, gravée en 78 tours chez Polidor est restée sans lendemain. Dans les années 70, une timide discographie apparait avec parmi les pionniers Bernard Wahl et l'Orchestre de Chambre de Versailles. Mais ces tentatives donnent l'impression qu'on est allé chercher un musicien peu connu du répertoire sans que cela s'inscrive dans une vraie stratégie de réhabilitation.

J.CMF : l'accueil aujourd'hui est tout autre...
A. G. : A l'opposé des années 70, où l'opinion n'était peut-être pas prête à entendre un discours sur un homme à la peau noire, compositeur de musique classique, la societé actuelle cherche des modèles dans le métissage et le contexte est plus favorable.

J.CMF : Vous parlez de métissage, sa musique reflète-t-elle ce mélange ?
A. G. : Je pense que si on gratte le vernis de la musique du XVIIIe siècle qui porte fortement l'empreinte d'Haydn, Mozart ou Gossec... On y trouve immanquablement deux sortes de choses qu'il a entendues dans sa jeunesse. Le violoniste Jean-Marc Phillips, soliste du Trio Wanderer, a remarqué lors d'un tournage en Guadeloupe que sa musique évoquait le chant des oiseaux de l'ile, surtout dans les thèmes rapides ; l'autre volet réside dans les mouvements lents qui évoquent la mélancolie du chant des esclaves qu'il a entendu dans sa jeunesse.

J.CMF : Sa formation reste néanmoins classique...
A. G. : Tout à fait, Saint-George arrive à Paris à l'âge de 10 ans et suit des cours de composition très strictes auprès de Gossec. Leclairc, grand violoniste lui enseigne le violon. Il vit dans l'univers musical parisien en pleine guerre des Bouffons, où la nouvelle école classique veut bouter dehors les baroques. Manifestement une partie de ses oeuvres est imprégnée du baroque notamment celles pour clavecin, et puis on passe très vite à la période plus classique avec Mozart. Sa musique est hybride.

J.CMF : Saint-George virtuose du violon débute sa carrière comme musicien...
A. G. : On le décrit comme un violoniste surdoué qui contrairement à l'époque ne privilégie pas la technique au détriment de la mélodie. Il est premier violon au Concert des Amateurs que dirigeait Gossec et en prend la direction ensuite, le premier violon dirigeant de son pupitre... Il est très admiré et Saint-George est le dédicataire des plus grands compositeurs de l'époque. Gossec lui offre six trios, Lulli un trio, Viotti, un concerto et Stamitz. Josef Haydn compose pour lui six symphonies parisiennes. Parallèlement à ses talents de violonistes, Saint-George compose beaucoup.

J.CMF : Son oeuvre est considérable ?
A. G. : Dans le catalogue que j'ai essayé de bâtir, j'ai recensé 215 oeuvres dont une grande partie d'oeuvres vocales. Le genre à la mode est alors la romance comme Il pleut bergere et Plaisir d'Amour... et il en compose plusieurs de cette veine. Il écrit aussi deux symphonies, six symphonies concertantes, douze quatuors et surtout des concertos pour violon.

J.CMF : Comment en êtes-vous venu à l'idée d'établir un catalogue ?

A. G. : L'inconvenient du livre, c'est de présenter un personnage passionnant qui a écrit de la musique, sans pour autant montrer le travail de Saint George. Il a bâti une véritable oeuvre dont j'ai retrouvé la trace principalement en France mais aussi à Bâle, Rome, Bologne... La difficulté majeure se situe dans les oeuvres lyriques. Il a écrit six operas qui n'ont sans doute pas été édités compte tenu du coût de l'édition à l'époque et, on ne trouve que des bribes copiées ici et là. Un seul opéra a été retrouvé intégralement. Le reste joué à la Comédie italienne aurait été perdu quand le théâtre a brûlé. Mais je ne désespère pas de retrouver son dernier opera qui a été donné à Londres et à Lille...

J.CMF : Souvent on compare Mozart et Saint-George, qu'en pensez-vous ?
A. G. : J'avoue un relatif scepticisme dans la comparaison qui ne peut satisfaire ni l'un ni l'autre. Si on juge leur popularité de leur vivant, on peut considérer que Saint-George a été un Mozart noir et Mozart un Saint-George blanc. Saint-George était à Paris sans doute plus populaire que Mozart, plus écouté et drainait beaucoup de monde. Immanquablement de leur vivant, la barre penche du côté de Saint-George. Mais, tout cela est une question de goût. En terme de technique d'écriture Saint-George, en matière de violon, prend le devant sur Mozart qui n'était pas très bon violoniste... Mais en terme lyrique, on ne pourra jamais comparer Mozart et Saint-George...

J.CMF : Les oeuvres de Saint-george sont très appreciées...
A. G. : Les Symphonies concertantes pour clarinettes ont eu beaucoup de succès à l'époque. On s'apercoit en consultant les programmes des Concerts spirituels sur plusieurs saisons qu'immanquablement lors des grandes fêtes de l'année (Noël, Pâques, début et fin de saison) ces oeuvres y figurent. Hélas ces symphonies ont disparu.

J. CMF : Après avoir réunies ces oeuvres, vous decidez de les diffuser...
A. G. : Au départ, j'ai réalisé un CD-Rom des partitions que je diffusais à tous les intéressés. Mais, suite à une émission radiophonique avec Fréderic Lodéon, j'ai été submergé de demandes et j'ai très vite été conduit à l'idée que si je voulais en faire une aventure personnelle je risquais de faire échouer l'opération.  L'association « Le concert de Monsieur de Saint-George» a donc été créée. Elle est constituée d'amis et de gens très motivés et l'association fonctionne très bien.

J.CMF : Quels sont vos moyens ?
A. G. : L'édition musicale est souvent très chère et pour diffuser au mieux ce musicien, dans la mesure où le Ministère de l'Outre-Mer nous aide un peu financièrement, nous poursuivrons la gratuité de la diffusion. Nous pensons que nous devons rendre à Saint-George ce que l'histoire lui a volé car l'une des hypothèses de l'oubli dont il a été victime pendant des siècles, c'est sans doute le rétablissement de l'esclavage. A partir de 1802, on considère que tout ce qui a la peau noire est inapte à la création artistique. L'esclavage a été rétabli à cause de l'appât du gain, la réhabilitation doit donc se faire contre l'appât du gain, c'est pourquoi nous essayons d'agir dans la gratuité.

J.CMF : Comment peut-on accéder au repertoire ?
A. G. : Nous demandons aux personnes intéressées d'adhérer à l'association pour une somme de 23 euros. Cela permet d'accéder à l'ensemble de l'oeuvre. Mais l'adhésion n'est pas obligatoire, elle a surtout le but d'échanger à travers un bulletin. Par exemple, quand des musiciens réalisent des transcriptions d'opéra pour un instrument, les adhérents sont informés et auront peut-être l'idée de faire jouer Saint-George... d'autres travaillent sur les partitions d'époque d'un abord assez difficile car l'écriture d'alors est faite à la plume ou, pour les partitions éditées, très serrées à cause du coût du papier et avec des erreurs. Nous avons ainsi une quantité d'oeuvres retranscrites avec les techniques actuelles sur ordinateur.

J.CMF : Possédez-vous des oeuvres pour harmonie ?
A. G. : Non et c'est l'occasion de lancer un appel aux personnes intéressées qui pourraient transcrire cette musique pour orchestre d'harmonie. Bien entendu les puristes critiqueront cette démarche. A cela je réponds qu'il faut aller dans les bibliothèques pour constater aisément que Mozart a fait de nombreuses transcriptions. La musique doit vivre et ce n'est pas sacrilège de transcrire à condition que l'oeuvre du musicien ne soit pas trahie. Au contraire, c'est un moyen de la faire vivre et de la faire jouer.

J.CMF : Vous avez d'autres outils de diffusions ?
A. G. : Nous essayons de tout faire pour encourager les organisateurs à programmer les oeuvres de Saint-George en apportant un appui technique et médiatique à chaque manifestation. Nous offrons des affiches et nous mettons à disposition un petit documentaire de 8 minutes et une exposition de 15 panneaux qui saisit la vie et l'oeuvre du compositeur dans le contexte de son époque... Pour la première fois cet été, il y a eu dix-sept concerts sur toute la France et c'est assez spectaculaire pour quelqu'un qui, il y a trois ans, était encore inconnu.

Propos recueillis par Christine Bergna

Pour en savoir plus "la Gazette de monsieur de Saint-George" diffusée sur le site www.saint-george.fr.st

Monsieur de Saint-George, le Nègre des Lumières de Alain Guede, ed. Actes Sud

Association pour la découverte du «Chevalier de Saint-George» : Le Concert de Monsieur de Saint-George,
22 rue des archives, 75004 Paris,
tel. : 01 42 78 36 40.




n°509 décembre 2003 copyright © 2003 cmf journal _ www.cmfjournal.org
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