cmf journal

Jean-Jacques Charles

À la direction de la Batterie-Fanfare
de la Musique des Gardiens de la paix




À la direction de la B-F depuis 1993... connaissiez-vous ce type de formation ?

Jean-Jacques Charles : Assez peu à l'époque. Jfenseignais, dirigeais une école de musique et me produisais en « free lance » en tant que tromboniste et m'adonnait déjà à l'écriture et la composition. C'est à la suite d'une rencontre avec quelques musiciens de la batterie-fanfare des Gardiens de la Paix que je me suis interessé au poste vacant de Tambour-Major de cette formation. Vierge de ce milieu, en dehors de quelques souvenirs de festivals ou concours CMF - et du répertoire propre à cette phalange, c'était peut-être la chance dfy apporter un nouveau regard, une nouvelle curiosité, un esprit critique. À mon arrivée, en 1993, mon travail a été de fixer des objectifs sans occulter le passé mais en le « revisitant » et en réinventant tout le temps une manière de travailler et d'interpréter les choses. C'est après deux années de travail que j'ai commencé à écrire moi même pour la formation. Parallèlement nous avons retravaillé sonorité, justesse, précision, tout ce qui fait le travail de toute formation orchestrale. Je dois dire que j'ai été aidé dans ma tâche par des musiciens très motivés pour avancer...

Présentez-nous l'orchestre...

La batterie-fanfare de la Musique des Gardiens de la Paix était à lforigine constituée de fonctionnaires de police actifs pratiquant la musique. Puis à lfarrivée à la direction de Désiré Dondeyne en 1954 lforchestre se professionnalise et obtient en 1962 ses statuts de musique professionnelle. De cette époque, il ne reste plus aujourd'hui de musicien en poste. Cette génération ayant été remplacée par des musiciens issus des conservatoires nationaux, curieux dfouvrir le champ du répertoire.

D'une manière générale, comment se définit le répertoire de la batterie-fanfare?

Le répertoire a une source militaire, avec deux « branches » liées aux deux familles d'instrument : les « mib » (fanfares de trompettes et de trompes) et les « sib » (fanfares de clairon et clairon basse). Il faut attendre les premières expériences de la Musique de l'Air pour voir les deux familles se réunir. Si au début ces instruments sont utilisés pour les sonneries militaires, assez vite ils s'orientent vers un répertoire plus concertant joué lors d'animations musicales tous azimuts. Dès le début du 20e, on trouve des fantaisies et airs variés à la manière de la musique de kiosque, fort bien écrites. Aujourdfhui certaines de ces ooeuvres continuent dfêtre jouées car elles font partie du patrimoine et de l'histoire de la musique mais parallèlement il nous faut suivre l'air du temps. Il faut saluer Jacques Devogel chef de la Musique de lfAir et Guy Luypaerts qui ont initié la création d'un répertoire lié à ce qu'aujourd'hui nous appelons les « musiques actuelles ».

Quelle est la particularité de ces instruments ?

Ces instruments sont directement issus dfune tradition militaire, mais ils sont aussi liés à l'histoire de l'organologie et de la facture instrumentale. En effet avant que ne soit inventé le piston, dès Monteverdi, comme chez Mozart ou Wagner (pour ne citer qu'eux) on avait recours aux trompettes naturelles, aux cors à tons, etc. Nous ne sommes pas dans ce cas là dans une tradition militaire. Notre filiation est donc tout autant « classique » que purement militaire. J'ai la chance parmi les musiciens de la Musique des Gardiens de la Paix que certains se soient spécialisés dans le domaine des instruments d'époque, ce qui nous permet dfexplorer avec intelligence et savoir faire un répertoire ancien.

Comment percevez-vous lforchestre de batterie-fanfare en tant que compositeur ?

La batterie-fanfare représente avant tout une tradition liée aux instruments naturels limités à un arpège de quelques notes, avec un timbre très particulier. Bien que les limites harmoniques imposent un cadre, je crois cependant que le compositeur a toute liberté à l'intérieur de celui-ci. Qu'importe la complexité ou non du langage. Pour moi, il y a autant dfémotion musicale dans la musique de Rameau que dans celle de Stravinsky chez qui le matériau est pourtant beaucoup plus riche. Talent et émotion ne se mesurent pas seulement à une notion de « savoir faire » et de complexité d'écriture. Cela dit, plus j'avance dans ce domaine, plus je crois sincèrement que l'on est loin d'avoir « fait le tour » des possibilités de ces instruments.
Je nfai aucun a priori en matière de musique et je nfai aucune limite à ma curiosité, tant qu'il y a du « génie ». Le résultat doit correspondre à la fois à une certaine authenticité et à un « bon goût ». De ce postulat, partant du fait qufune génération entière de musiciens de batterie-fanfare a exploré tous les genres, continuons de faire de la musique dans tous les genres...

Quand vous composez, vous respectez la nomenclature...

Oui dans la majorité des cas. Il y a une nomenclature traditionnelle et c'est plutôt ainsi à mon sens qufil faut faire évoluer le répertoire. Ce qui n'empêche pas de sortir du cadre de temps en temps. Cela dit, il reste préférable d'accorder une place privilégiée aux nomenclatures « classiques » afin de donner aux oeuvres la plus grande diffusion possible. Je me méfie également des instrumentations atypiques qui ont pour objet non pas de répondre à une curiosité et une démarche créative, mais de venir à la rescousse du compositeur qui ' faute de savoir faire ' ne sait pas tirer parti des instruments naturels et de leurs contraintes.
En revanche, rien n'empêche de jouer avec toutes les formes « géométriques » à l'intérieur d'une nomenclature. Je veux dire en cela qu'à l'intérieur d'une même oeuvre, on peut passer du trio au « tutti » avec tout l'éventail des ensembles et sous ensembles qu'offre l'orchestre.

Votre premier CD, « Mouvances » témoigne d'un certain renouveau.

Il nous a fallu dix années avant d'enregistrer un premier CD, ce qui nfest pas trop pour refonder un orchestre qui a connu l'arrivée de nombreux nouveaux musiciens. Il y avait donc de nombreuses choses à reconquérir : le répertoire bien sur et une certaine authenticité dans la manière dfinterpréter et de travailler celui-ci. Ce premier C.D. renouait avec différentes  époques en présentant quatre siècles de musique, du XVIIIe au XXe siècle, entre classique, musique « de genre », jazz et création.

La création est au centre de lfenregistrement que vous avez en préparation...

En tant que compositeur, je me suis attelé à écrire et jfai laissé place à des compositeurs inédits dans cette tradition. Encore une fois nous allons bousculer les choses à la fois par rapport aux genres musicaux et aux compositions.

Quels compositeurs avez-vous sollicités pour ce C.D. ?

Des compositeurs très novateurs. Didier Goret, compositeur, pianiste et orchestrateur, accompagnateur de la chanteuse Juliette a écrit Sous les cuivres de ta peau et Danse interrompue. Ces deux pièces ont une couleur très contemporaine. Lfécriture y est très polytonale. Le public habitué au répertoire « plaisant » des batteries-fanfares sera un peu bousculé, mais je crois en sa curiosité. Le domaine de la composition est le grand domaine de la liberté, bousculons les choses...

Pleine lune est une pièce écrite par Lionel Rivière, corniste de formation classique. Il est chef de la batterie-fanfare de Compiègne je l'ai rencontré la première fois à lfoccasion dfun stage de formation au diplôme dfétat où jfintervenais. Pleine lune est dfinspiration assez contemporaine et fait appel à des jeux instrumentaux et non-instrumentaux comme le bruit du souffle dans les instruments. Les sonorités sont très particulières et liées à une forme de jeu inhabituelle.

Il y a aussi deux pièces plus classiques pour formation de musique de chambre. Ce répertoire pour formation réduite (quintette, septuor et autre formule) fait son entrée dans la tradition du répertoire de la batterie-fanfare. Jfen profite pour rappeler que la CFBF et lfUFF ont mis en place des concours pour ce type de formations réduites. Pour cet exercice de style, Jean-Philippe Souchon, musicien à la batterie-fanfare des Gardiens de la Paix, a reconstitué deux pièces de Cherubini écrites pour instruments naturels (dont le cor bouché, la trompette courbe bouchée). Joël Lahens, trompettiste, a enregistré sur une copie réalisée par Patrick Fraize, réplique d'un instrument de Lucien Joseph Raoux (19e siècle) dont lforiginal se trouve au Musée de la Musique de la Villette. Cette trompette ancienne est dans la filiation des trompettes naturelles, qui conduisent à la trompette de cavalerie. A noter aussi que le corniste, Vincent Puech, a souhaité enregistrer ces deux pièces sur un cor à tons de la fin du 19e.

Il y a aussi vos créations...

Bien sur ! Certains ont pu par le passé me reprocher d'être très présent dans le répertoire de la Batterie-fanfare des Gardiens de la paix, mais la composition pour batterie-fanfare nfest pas ma seule activité, loin sfen faut... Pour moi lfintérêt dfécrire, cfest également d'inciter les compositeurs à écrire pour ce type dforchestre et force est de constater que le milieu des batteries fanfares est toujours avide de nouveautés.

Les créations que je porte ne sont pas cantonnées à un genre musical. Dans mes pièces, il y a du jazz, de l'expression contemporaine, des pièces récréatives, des adaptations. Jfai notamment arrangé pour trompette de cavalerie et batterie-fanfare un thème original de Georges Gershwin où je me suis mis au service du compositeur. La gageure, en adaptant un thème connu pour à la batterie fanfare, est de ne pas tomber dans la « caricature ». Si la formule instrumentale est à même de pouvoir restituer lfauthenticité et l'esprit de ce que voulait le compositeur, pour moi les limites et les interdits nfexistent pas.

Des surprises sur ce CD ?

Oui, il figure trois pièces issues de commandes de la batterie-fanfare de Cournon dfAuvergne, dirigée par Didier Martin. Je rends hommage aux formations amateurs qui ont recours à la commande de créations. La diversité des commandes faites par les formations amateurs illustre une volonté de sortir des sentiers battus tout en respectant une tradition. 

Le cuir et la corde est une composition pour plusieurs percussions et B.F. Cette œuvre est dfune grande difficulté pour le pupitre des percussions et fait appel à une très large nomenclature puisqufil y a neuf parties différentes de percussions. Assez surprenante, elle est dfinspiration contemporaine avec quelques reflets jazz ainsi que des réminiscences africaines. Le titre de cette pièce renvoie aux premiers outils de lfhumanité et peut-être aussi aux premiers outils de la facture instrumentale percussive

Le temple est une pièce soliste pour trompette de cavalerie, clairon et B.F. Cfest une pièce plutôt classique avec un véritable dialogue entre les deux instruments et lforchestre.

Ornicar est écrit pour cor des alpes et B.F. Jfai trouvé intéressant de faire le lien entre la batterie fanfare, ses réminiscences classiques, et les musiques populaires et traditionnelles qui usent d'instruments comme la cornemuse, la bombarde... Ici, Didier Martin à souhaité mettre en valeur le cor des alpes, qui a traversé toutes les décennies et qui fait partie dfune grande famille instrumentale traditionnelle et populaire. Cet instrument attire les sympathies du public. Cfest une pièce très contemporaine, tonale, très dansante qui fait appel à une expression assez rythmique avec quelques détours harmoniques un peu eosésf. Pierre-Jean Villard, instrumentiste à la batterie-fanfare et passionné par cet instrument, a enregistré cette pièce.

Pour quand est prévue la sortie ?

Ce deuxième disque sous ma direction sortira au dernier trimestre de lfannée 2006 car nous avons encore quelques séances de travail, notamment pour lfenregistrement de huit préludes dfAntonio Salieri. Originellement composés pour fanfares de trompettes égales, je les ai adaptés pour la batterie fanfare.

Avez-vous dfautres projets en dehors de la batterie-fanfare ?

Dans le domaine de la création, Clément Saunier, éminent trompettiste (ayant reçu une critique très favorable de sa version du 2e Concerto d'André Jolivet, avec la Musique des Gardiens de la Paix, mfa commandé une pièce pour le quintette Trombamania, pour trompettes et orchestre d'harmonie. Dans les projets également une création pour quatuor de clarinettes et percussions, un compte musical, d'autres créations pour orchestre d'harmonie... Les idées ne manquent pas !

Je suis aussi cofondateur et directeur du Mistral Orchestra, créé en 2001. Formé de 26 musiciens professionnels, cet orchestre, dont la devise est « les vents autrement », propose un répertoire de jazz, de fantaisie, de musique de film mais aussi de création. Notre but est de jouer « ce que tout le monde connaît mais que personne ne joue », en faisant la part belle à la musique française. Je revisite les succès des chanteurs français, (Julien Clerc, Charles Trenet, Aznavour, pour ne citer que ceux là), ainsi que les joyaux du cinéma français (Jacques Tati, notamment). Ce choix illustre lfesprit de lforchestre et sa vocation qui est celle dfexplorer, renouer avec un patrimoine tout en cherchant à promouvoir les instruments à vent. Lfautre vocation de lforchestre est de voir la musique « côté cœur », en réservant à chaque concert une grande part des bénéfices de la vente des disques à une action humanitaire. Cfest une manière dfassocier la musique et le public à une action qui va au delà de la démarche artistique.

Dans les futurs projets, des orchestrations pour une production cinématographique, Jacquou le croquant, réalisé par Laurent Boutonnat avec qui j'ai déjà collaboré pour les albums des chanteuses Mylène Farmer et Alizée.

Un dernier mot ?

Des remerciements à mes professeurs qui m'ont accompagné tout au long de mes études. A Créteil : Annie Bertoux, professeur de formation musicale, Yves Demarle, ex-trombone solo de l'Orchestre de Paris, Alain Sabouret, pianiste et professeur d'écriture, Marcel Saint-Michel, professeur de musique de Chambre, Daniel Raquillet, pianiste de jazz, Jean-Louis Bonafous (aujourd'hui disparu), altiste. Puis au Conservatoire de Paris : Gilles Millière, Jean Douai, Claude Pichaureau.

Et plus largement tous les musiciens, amateurs ou professionnels, avec qui j'ai pu travailler et qui continuent de m'apporter aujourd'hui beaucoup de bonheur artistique.


Propos recueillis Christine Bergna


Portrait

Issu dfune famille de musiciens, originaire du Nord / Pas de Calais, Jean-Jacques Charles a fait ses premières études musicales à l'Ecole nationale de musique de Créteil où son père était directeur (ainsi que clarinettiste, membre de l'Orchestre de Paris). Tromboniste, il y étudia également lfécriture (harmonie, fugue, contrepoint), le jazz, la musique de chambre et le violon alto. Il est reçu ensuite au CNSM de Paris dans la classe de trombone de Gilles Millière et pour la musique de chambre dans celle de Jean Douai. Après cette période, il enseigne tout en travaillant en tant qufinstrumentiste en free-lance dans le domaine du classique et du jazz. Par la suite il prend la direction de lfécole de musique de Brie-Comte-Robert qu'il quittera plus tard en prenant la direction de la Batterie Fanfare de la Musique des Gardiens de la Paix.

Depuis ses débuts professionnels il a toujours écrit, aussi bien pour des projets pédagogiques qu'à l'attention de la pratique amateur, ainsi que pour diverses formations professionnelles dont l'OFML (Orchestre Français de Musique Légère), pour lequel il élabore en collaboration avec son père pas moins de 230 orchestrations et adaptations. Quelques réalisations pour le monde de l'image et du multimédia, notamment un court métrage primé, L'Echappée, dont la suite orchestrale est disponible aux éditions Robert Martin (ou il dispose d'un catalogue d'arrangements et de compositions). Des créations pour soliste également, dédicacées à François Thuillier, Jean Raffard, le Miraphone Tuba Quartet...

Concerts à venir de la Musique des Gardien de La Paix...
- Saison de concerts des Parcs et Jardins de Paris de juin à septembre( voir :www.prefecture-police-paris.interieur.gouv.fr/connaitre/Musique/concerts.htm )
- le 24 /09/06 à Sucy-en-Brie (94)
- le 6/10/06 à Village-Neuf (68)
- du 19 au 26/10/06, tournée à Tokyo et Hong-Kong
- le 18/11/06 à Lailly-en-Val (45)

Contacts
www.jeanjacquescharles.com ;
www.prefecture-police-paris.interieur.gouv.fr/connaitre/ Musique/discographie.htm


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