Homme de cœur aux sentiments profonds, humble,
généreux, chaleureux, dfune force tranquille, titulaire du Bachelor of Music
(Licence de musique) et du Master of Music (Maîtrise de musique), batteur du
Vanguard Jazz Orchestra, professeur au Manhattan School of Music de New York
City, auteur dfouvrages de référence dont The Art of the Bop Drumming, John
Riley fait partie de ces géants de la batterie que la commission des musiques
actuelles de la CMF se devait de rencontrer.
Bernard Zielinski : Tu as joué,
tourné, enregistré avec Stan Getz, Dizzy Gillepsie, Miles Davis, Quincy Jones,
Woody Herman, Mike Stern, Steve Kahn, John Scofield, John Abercrombie, John
Patitucci, pour ne citer qufeux. Jouer avec des musiciens de cette trempe
permet dfévoluer musicalement et humainement. Que tfont apporté ces
artistes ?
John Riley : Plusieurs de ces artistes ont lfâge de ma grand-mère
et de mon père. Tout jeune, jfai pratiqué avec leurs disques
en essayant de les copier. Dfautres musiciens et disques étaient
également importants pour moi comme Jimi Hendrix, les Beatles...
Jfai mélangé le rock et le jazz plus tard, mais jouer
avec eux a été un grand honneur. Enfant je ne pensais pas
qufun jour je puisse jouer avec eux. Jouer avec eux a été
très enrichissant. Jfai beaucoup parlé, discuté de
musique. Leurs conseils, leurs informations ont été
bénéfiques. Jfai récolté lfinformation à
la source. On peut dire que jouer avec eux a été comme un
rêve qui a été réalisé...
B. Z. : Quels sont les artistes que tu
nfas pas encore rencontrés avec lesquels tu aimerais travailler ?
J. R. : Pour la très grande expérience qufils possèdent,
jfaimerais jouer avec Keith Jarrett, Dave Holland, Herbie Hancock, Stevie
Wonder, Prince. Je les ai rencontrés, mais je nfai jamais
joué avec eux...
B. Z. : Tous les lundis au Village
Vanguard, temple du jazz new-yorkais, tu officies au sein du Vanguard Jazz
Orchestra. Pas de partition, de ta part, est-ce délibéré de manière à
privilégier lfinstant présent, en toute liberté ?
J. R. : Pour une nouvelle pièce que je ne connais pas, je veux le
score. La partition me donne les informations, les directives. Depuis les
années 50, les musiciens du Vanguard jouent ensemble. Cette musique,
je lfai vécue pendant trente ans. Je lfai étudiée
dans les années 70 étant étudiant. Cela fait 15 ans
que je joue avec ce big band. Nous avons trois cents titres au répertoire.
Certains titres reviennent au programme au bout de trois ans. Comme je
connais ce répertoire depuis ma jeunesse, si je regarde la partition,
jfai tendance à jouer la même chose. Donc jfai commencé
à jouer de mémoire. Je suis libre et dfinstinct je sais
ce qui va arriver. Ayant vécu avec cette musique depuis longtemps,
je me sens mieux quand jfimprovise et quand je réagis à
ce qui se passe autour de moi au lieu de jouer ce qui est écrit.
Je donne une nouvelle vie à la musique. Au bout de deux ou trois
fois, je nfai plus besoin de score. Comme musicien, on développe
la mémoire. Je développe la musique visuellement, auditivement
et physiquement de manière à transmettre et communiquer lfémotion.
Quand jfécoute pour la première fois un morceau, je
vois et jfentends émotionnellement ce qui a un impact sur ma mémoire.
Je vois, jfentends dans mon cerveau ce qui est écrit. Je suis au
niveau relation visuelle/ auditive. Dfautre part, je sais, je sens ce
que le son doit être. Comme je vois ce qui doit être écrit,
cela me permet dfanticiper beaucoup plus en aval.
B. Z. : Dans le registre du big band.
Pour ses premiers pas au sein dfun big band, quels conseils donnerais-tu à un
batteur novice ?
J. R. : Mes conseils seraient de rester calme, de se concentrer, de jouer
avec une pulsation précise. De ne pas sfinquiéter des
syncopations. Il faut jouer dfune façon, dfune manière
simple qui permettra a lfensemble de jouer correctement. Si vous avez
une pièce avec des rythmes compliqués où les cuivres
interviennent, il faut leur donner le e1 e avant que la phrase commence
et ne pas sfoccuper des rythmes. Cela leur permet de jouer ensemble.
Voilà ce qufils attendent du batteur. Le e1f est important, ce
nfest pas nécessaire de jouer tous les détails des cuivres.
Il faut avoir conscience des dynamiques, du phrasé de lfensemble
et se concentrer sur le tempo.
B. Z. : New York, carrefour des musiques, New York, carrefour des cultures. New York passage obligé.Originaire du New Jersey, tu tfinstalles à New York City. Quelles expériences en as-tu retirées?
J.R : New York est le carrefour des cultures tout comme Paris. Comme musicien
qui aspire à jouer du jazz, New York est le centre de lfunivers.
New York a été un aimant pour moi. Tous les musiciens que
jfai écoutés enfant, sont centrés à New York.
Mfinstaller à New York a été pour moi la première
étape. Je suis venu dans cette ville avec en poche une liste de
trois noms. Jfai appelé lfun de ces musiciens. Il mfa dit : Tu
as eu mon nom par quelqufun ? Jfai répondu : Oui. Tu as une voiture
? Oui. Tu peux jouer le merengue ? Oui. Tu travailles samedi
soir ? Non. Il me répond : Tu as un job. Jfai joué à
une noce avec de très bons musiciens. Jfai commencé comme
cela, puis jfai rencontré dfautres musiciens et cela a été
le début de ma carrière.
B. Z. : Parlons des conditions de
travail des musiciens de jazz aux USA, particulièrement à New York. Les
artistes de jazz sont-ils considérés comme ils le méritent ?
J. R. : Jfai beaucoup de chance. Je joue dans des situations qui mfintéressent.
Cfest stimulant. Cfest difficile de réussir dans le jazz et dfen
vivre à un niveau correct. Actuellement lfépoque est bonne.
Jfai beaucoup dfopportunités pour jouer, mais parfois cela ne
me plait pas toujours...
B. Z. : Enseigner est une lourde
responsabilité. Ta pédagogie est-elle influencée par ton expérience
professionnelle ?
J. R. : Mes étudiants sont influencés par mes propres expériences
parce que ma manière dfenseigner est influencée par
ma propre expérience professionnelle... Ils mfimitent comme joueur.
Je suis là pour les aider à réaliser leur passion, celle
de jouer la musique et leur donner les outils pour réaliser leur
rêve.
Mes diverses expériences dans des salles
différentes, les acoustiques différentes améliorent mon enseignement.
B. Z. : Tu enseignes à la Manhattan
School of Music. De quelle manière se déroule lfaudition pour être admis dans
ce conservatoire de réputation internationale ?
J. R. : le niveau est très haut et la
sélection très difficile. Cette sélection se fait en deux étapes. Pour la
première, chaque élève réalise un CD avec des styles de jazz spécifiques que
jfimpose. Chaque année, 50 à 70 batteurs sfinscrivent pour seulement 2 à 4
places. Lfécole a une règle très stricte : aucune information sur le candidat
nfest prise. On juge seulement sur le CD et la capacité à jouer et cela
uniquement dfaprès CD...
À la deuxième étape, on retient seulement 20 personnes.
De ce groupe, 2 à 4 candidats sont retenus, selon les places disponibles.
B. Z. : Peux-tu nous présenter le
programme dfenseignement pour un niveau de 1er cycle (undergraduate) ?
J. R. : Pour tous les instruments, au programme la théorie, lfharmonie,
lfimprovisation. Ils jouent dans plusieurs ensembles du trio, quartet,
sextet au big band. Pour le big band les élèves sont choisis
sur audition. Les ensembles sont constitués par niveau homogène
et par cycle.
B.Z. : Pourquoi pratiquer la
technique ?
J. R. : La technique nfest pas la
musique. La technique est simplement un outil qui permet dfexprimer ce que tu
ressens...
B. Z. : Au Village Vanguard, tu jouais
de mémoire. Comment abordes-tu cette discipline qufest la mémoire musicale avec
tes élèves ?
J. R. : Mon expérience à écouter et à
transcrire améliore ma capacité à mémoriser. Plus on fait cet exercice, plus on
transcrit, plus on développe la capacité à mémoriser. Je dis à mes étudiants de
faire des relevés et des transcriptions.
B. Z. : Savoir lire la musique, est-ce
indispensable pour faire le métier ?
J. R. : Non, ce nfest pas indispensable. Beaucoup de musiciens ont
eu du succès comme Buddy Rich qui ne savait pas lire. En même
temps, si on sait lire la musique, cfest plus facile pour apprendre un
instrument. Pour ne pas perdre lfâme, il faut savoir lire la musique
pour la rejouer. Je cite à nouveau Buddy Rich, Stan Getz. Ils ne
lisaient pas et cela nfa eu aucun effet sur leur carrière. Lire
est valable pour apprendre lfhistoire chinoise. Ceux qui ne savent
pas lire sont obligés de demander à dfautres lfhistoire
chinoise. Cela peut être correct ou faux. Lire est mieux car lfinformation est
complète. En musique, cfest la même chose. Savoir lire la
musique, cfest savoir apprendre à utiliser une bibliothèque.
En tant que professionnel free-lance, je suis parfois engagé pour
réaliser une pièce. Immédiatement, je dois retranscrire
cette pièce dans lfesprit demandé sans jamais avoir entendu
une note auparavant.
B. Z. : Penses-tu que lfétude dfun
deuxième instrument comme le piano ou la guitare puisse être bénéfique à un
batteur ?
J. R. : Shelly Manne a dit que ce nfest pas
important. Comprendre les accords et lfémotion qufils communiquent, développer
le sens de la mélodie, de lfharmonie, de la forme, cfest bien mais pas
essentiel. Cfest un plus. Cfest la même chose avec savoir lire la musique : ce
nfest pas essentiel, mais un plus. Comme batteur, il faut accompagner les
autres musiciens qui eux utilisent la mélodie, lfharmonie. Plus on connaît
leurs difficultés, plus on est capable de les assister. Ici, à lfécole,
lfharmonie est une partie essentielle du programme. Le batteur participe à
cette discipline.
B. Z. : En fin de scolarité, comment
est organisé le contrôle des connaissances ?
J. R. : Il y a un examen pour lfharmonie, le contrôle de lforeille,
la composition. En même temps, lfétudiant doit jouer un programme
pour montrer les connaissances acquises au cours de sa scolarité.
Le batteur prépare gson propre programmeh afin de montrer
sa capacité à conduire, à diriger lforchestre. Le
batteur peut composer une pièce pour le groupe, mais cela reste
facultatif.
B. Z. : The Art of the Bop Drumming
est un recueil incontournable, riche dfinformations. Tu as composé toutes les
musiques. Tu maîtrises la science des accords. Où as-tu étudié cette
discipline ?
J. R. : Je ne suis pas expert en harmonie.
Jfai appris lfharmonie à lfage de seize ans en classe dfharmonie au lycée. Mon
professeur de batterie me jouait aussi des gammes au vibraphone. Jfai continué
cette discipline à lfuniversité.
B. Z. : De lfère swing avec Gene
Krupa, Chick Webb en passant par Jo Jones, Sid Catlett, Buddy Rich, puis du
bebop avec Kenny Clarke, Max Roach, Art Blakey... à nos jours, la batterie est
en perpétuelle évolution. As-tu une conception personnelle, une approche
particulière de la batterie pour faire évoluer cet instrument ?
J. R. : Je nfai jamais été préoccupé par cela.
Jfaime grafraîchirh la musique que jfaime jouer. Lfévolution
se fait dans la manière de jouer. Cfest égoïste de
dire que je vais faire évoluer le jazz, mais ce qui doit arriver
arrivera. Comme batteur, je mets les autres musiciens à lfaise,
ainsi ils peuvent explorer ce qufils désirent.
B. Z. : Tu donnes des master classes
dans le monde entier. La master classe est une source dfinspiration pour
lfélève. As-tu une préparation spécifique avec des thèmes ciblés pour ces
rencontres ?
J. R. : Cela dépend du public et du niveau des étudiants.
Il existe deux sortes de master-classes. La première pour exciter,
impressionner les élèves par la démonstration et où
les élèves ne reçoivent aucune information. Dans la
seconde, lfinformation est divulguée et peut-être utilisée.
Moi, je préfère la deuxième manière. Jfexcite
les élèves mais uniquement pour clarifier les mystères,
les aider à réaliser les choses qufils veulent jouer. Je
me place toujours dans le contexte historique. Les élèves
croient que les choses ont été inventées aujourdfhui
alors que cela existe depuis longtemps. Il est important de comprendre
le passé et de comprendre ce que le passé apporte au
présent. Une petite anecdote autour du thème dfune
master classe concernant Elvin Jones. La veille, il était présent
dans le même hôtel où jfétais descendu. Je lfai
rencontré avant son concert. Je me suis dit : Les élèves
vont écouter Elvin Jones. Jfai eu le désir de changer de
thème. Finalement, jfai conservé le programme. Les élèves ont
été très intéressés par la master classe
car ils ont mieux compris Elvin Jones.
B.Z. : Tu recommandes lfécoute et lfanalyse de standards,
dfaller voir des concerts. Voir jouer un batteur dans un club, sfasseoir
près de lui, lfobserver, est-ce une autre manière dfapprendre ?
J. R. : Absolument, cfest comme pour un
accident. Tu es dans lfaccident, tu comprends mieux ce qui se passe. Quand tu
es près de Max Roach, Steve Gadd, cfest comme si tu étais dans lfaccident. Tu
profites de lfexpérience complète et de la manière dont ils jouent. Mais cela
va très vite. Plus tard, assis devant ton écran, cfest bien de regarder des
DVD, dfécouter des CD pour comprendre la musique, le jeu des batteurs.
B. Z. : Qufest-ce qufun professeur
idéal ?
J. R. : Cfest celui qui mfaide à apprendre des choses que
je ne peux pas comprendre, qui me donne des informations claires que je
peux utiliser, qui développe ma technique, ma créativité.
Et parfois : gme donne un coup de pied amical au postérieurh
pour me faire avancer !
B. Z. : Tes futurs projets ?
J. R. : Jfai deux DVD en préparation.Le premier concerne The Art
of Bop Druming.Le deuxième est plus technique avec par exemple le
développement de la technique Moeller.
B. Z. : Toute histoire a une fin.
John, à toi de conclure.
J. R. : Je voudrais rendre hommage à deux professeurs. Mon
premier, Tom Scola, qui pour me stimuler me faisait travailler sur des
45 tours. Cfétait la ecarottef... et à mon mentor, Joe
Morello qui possède une technique fantastique et un grand sens de
lfhumour. Avec Joe Morello, il fallait être curieux pour apprendre
une technique spécifique. Jfai travaillé avec lui à
lfâge de seize ans. Avec lui, il fallait faire le travail qufil
te donnait. Je travaillais 4 heures par jour. Seize ans était
le bon age pour étudier avec lui, car jfavais le temps de travailler.
B. Z. : John, je sais que tu as un planning très chargé.
Au nom de la CMF, je te remercie de tfêtre livré à
cet entretien dfune extrême intensité.
Renseignements: www.johnriley.org; www.msmnyc.edu (Manhattan School of Music) ;http://www.villagevanguard.com/frames.htm. ;
The Art of Bop Drumming : eLfArt de la
batterie bopf, disponible en version française aux éditions
Carish-Musicom ; Beyong
Bop Drumming, Manhattan music ; The Jazz
Drummerfs Workshop, Hal Léonard.
Bernard Zielinski : Professeur à lfécole de musique de Saint-Mard
(77 230). Musicien à la batterie-fanfare de la Musique des Gardiens
de la Paix de Paris. Co-auteur avec Serge Luc, Du tambour à la caisse
(éditions Leduc). Co-auteur avec Jean-Pascal Rabié de divers
ouvrages aux éditions Leduc). Co-auteur avec Guy Mauny, Alain Bémer
et Alain Dautricourt : De la caisse claire à la batterie (éditions
Leduc).