D'une exceptionnelle qualité, lfœuvre dfHenri Dutilleux a
toujours fait l'unanimité. Son langage très personnel se
caractérise par une grande souplesse rythmique et mélodique.
Il sfappuie sur une instrumentation raffinée et subtile. Reflet
dfune profonde vérité intérieure, elle allie poésie
et imagination.
Dans quel univers avez-vous grandi ?
Dans le Nord de la France, cfest à Douai que
jfai suivi mon apprentissage musical, sous la férule dfun musicien extrêmement
sensible, Victor Gallois, directeur du Conservatoire. Cfétait en 1919, juste
après la guerre. Dans cette ville mutilée, la musique était un refuge. Elle
mfouvrait la vie sur des choses encourageantes. Très tôt jfai joué le piano.
Jfavais besoin dfun instrument polyphonique et déjà sur le clavier, jfessayais
de reproduire les sons du beffroi de Douai, ville musicienne qui a toujours
suscité de nombreuses vocations. Dans lforchestre des concerts populaires, jfy
ai souvent tenu les parties de percussion et parfois même les timbales dans le
répertoire classique.
Puis vos études à Paris ?
Je nfai quitté ma ville natale pour Paris qufà
lfâge de 15 ans. Je suis rentré dans les classes dfécritures du Conservatoire
de Paris où mon parcours sfest déroulé entre 1932 et 1938.
Jfaurais pu y rester plus longtemps si je
nfavais pas obtenu le Prix de Rome.
Je pense encore souvent aujourdfhui que
jfaurais pu approfondir plus largement mes connaissances au Conservatoire
notamment auprès de personnalités comme Maurice Emmanuel (ami de Debussy) Jean
et Noël Gallon, Henri Busser.
Et lfenseignement...
Jfai accepté en 1961 de donner des cours de
composition à lfécole normale de musique de Paris à lfinvitation dfAlfred
Cortot, puis en 1970 au Conservatoire de Paris.
Mais peut-on parler dfenseignement de la
composition ?
Igor Stravinsky nfa jamais vraiment enseigné,
mais en publiant Poétique musicale, il nous a livré un magistral cours de
composition. Aussi, lorsque je me rendais au festival de Tanglewood à lfinvitation de Seiji
Ozawa, je concevais les cours comme des erencontresf.
Pour lfimmense compositeur que vous êtes, comment se déroule
une journée ?
Il me faut être à mon studio chaque matin
pendant quatre bonnes heures. Comme tous ceux qui créent, romanciers, peintres,
etc., jfaime écrire, car ces moments de bonheur, où lfon a la certitude de les
trouver, sont exaltants. Cela nfarrive pas sur commande. On peut attendre
longtemps pour les vivre. Je pense souvent à lfétrange formule de Baudelaire « De
la force progressive et accumulative du travail et de la nécessité de sa
quotidienneté ».
Parlez-nous de la musique en France...
Je déplore qufen France, la musique dite
classique passe après tout le reste, comme si elle nfétait pas du domaine
culturel. Quel contraste avec lfétranger ! Voyez la grande presse et constatez
à quel point lfespace dévolu à la musique a fondu dans nos quotidiens.
Aimez-vous la musique populaire, la
chanson ?
Je reste un grand admirateur de Charles
Trenet, je le trouvais génial, Brel, Brassens, Bécaud, Barbara, Gainsbourg,
Aznavour, mais aussi Higelin, Souchon. Pour le jazz, Sarah Vaughan, Billie
Holiday, Ella Fitzgerald. En revanche, je suis consterné par la médiocrité de
la chanson française actuelle, par ces millions dfalbums imposés à grands coups
de publicité.
Mais ne peut-on espérer une relève ?
Le monde musical vient de perdre lfune des
plus grandes personnalités de notre temps, Mstislav Rostropovich...
Je suis profondément attristé. Pour moi ce
grand artiste était de ces êtres hors du commun avec lesquels on ne peut
entreprendre que de grandes choses et cela dans un sentiment de passion,
dfexaltation, ressenti dès la première rencontre. Je dois à la confiance qufil
me fit dfavoir pu écrire pour lui Tout un monde lointain et, dix ans plus tard,
Timbres, espace et mouvement pour le National Symphony de Washington.
Portrait
Henri Dutilleux est membre de lfAcadémie
royale de Belgique (1973), de lfAcadémie Sainte-Cécile de Rome (1993), de la
Royal Academy of Music de Londres et de lfAcadémie bavaroise de Munich (1996).
Il a été en résidence au Festival de Tanglewood en 1995, a été invité à la
Julliard School de New York et à lfAcadémie Sibelius dfHelsinki.
Il reçoit le Grand Prix national de la musique
en 1967, le grand Prix du disque de Montreux en 1983, le prix Ravel en 1987, le
Prix international de la critique musicale en 1999 et surtout le Prix Praemium
Imperiale au Japon en 1994, ainsi que le prix Ernst-von-Siemens (le Nobel de la
musique) le 29 janvier 2005, après Olivier Messiaen et Pierre Boulez.