|
Arnaud Loichot vient de soutenir son mémoire intitulé Les
batteries-fanfares au XXe siècle : de la préparation militaire à la salle de
concert, dans le cadre de son Master qufil a obtenu brillamment.
Cfest dans ce contexte que nous lfavons rencontré afin qufil nous en
dise plus sur la batterie- fanfare.
Comment vous êtes-vous
intéressé à la batterie-fanfare ?
Arnaud Loichot : jfai commencé la musique au tambour au sein de
la Batterie-Fanfare de Saône près de Besançon et, dès
cette période, je me suis intéressé à lfhistoire
du genre. En évoluant dans ce milieu, jfai eu lfoccasion de rencontrer
des passionnés et il mfarrivait de poser des questions dont les
réponses pouvaient diverger. Les écrits étant très
généraux sur la première moitié du XXe, jfai
donc cherché à compléter ou simplement consigner l'expérience
non écrite de certains acteurs souvent modestes. Avec le temps,
jfai voulu approfondir ces connaissances en consultant des sources et
des documents de première main, cfest ce qui mfa amené
à entamer des recherches universitaires. Lfidée de ce mémoire
était de cerner les mu-tations historiques, sociologiques et musicales
des bat-teries-fanfares du début du XXe siècle jusqufà
nos jours.
Et pourquoi ce sous-titre « de la préparation militaire à la salle de
concert » ?
A lforigine les instruments de la batterie-fanfare servaient principalement
à transmettre des signaux dans le monde militaire ou civil. à
la fonctionnalité sfest ajoutée une dimension musicale liée
à la conjoncture. Au début du XXe siècle, les liens
civil/militaire furent agrémentés dfune dimension pédagogique
cristallisée par les fédérations au sein desquelles
des chefs militaires et tambours-majors officiaient pour le soutien des
batteries et fanfares. Les mutations sociales et lfévolution des
concepts éducatifs ont accéléré cette progression
en faveur de la musique, avant que les mentalités dans les multiples
sociétés présentes sur lfensemble du territoire national,
ne parviennent à saisir en masse la nécessité dfune
formation complète, les fédérations ayant joué
un rôle primordial par une sensibilisation progressive.
Comment avez-vous conduit vos recherches ?
Lfidée était dfétudier le mouvement batterie-fanfare en sfintéressant
aux cinq fédérations musicales* qui intègrent ce type dfinstruments et
notamment à travers leurs publications. En consultant les journaux fédéraux,
jfai pu étudier leur histoire, lfévolution musicale de ces ensembles, les
relations entre les musiciens amateurs et professionnels, croisant ces sources
avec des ouvrages généraux divers. En parallèle, jfai effectué des entretiens
puis ai entretenu des correspondances avec différents acteurs.
Qufavez-vous constaté ?
Au début du siècle, nombreux étaient les cliques dans le milieu civil,
émanations des compagnies de sapeurs-pompiers, ou ensembles dfinstruments
naturels accolés aux harmonies, ou créées par les sociétés de préparation
militaire qui se multiplièrent suite à la défaite de 1870, alors qufil existait
un véritable esprit revanchard. Après la Guerre de 14-18, elles intervenaient
dans le cadre des commémorations patriotiques ou pour des défilés rutilants,
parfois dans la cacophonie. Des articles croustillants relatent que certains
musiciens étaient très souvent au bar, cfest pour condamner ces comportements
que les fédérations citaient cette attitude marginale. à lfopposé, des
comptes-rendus de concours démontrent que certaines sociétés brillaient par
leur maîtrise musicale. Dfun côté lfimage stéréotypée renvoie à un musicien
sans connaissance musicale, mais dfun autre côté, jfai pu lire des articles
écrits par des compositeurs de talents qui défendaient activement ces
formations, et travaillaient à lfenrichissement du répertoire.
Cfest-à-dire...
Des compositeurs renouvelaient régulièrement le répertoire
de ces formations. Nombre d'entre eux étaient tambours-majors, trompettes-majors
ou musiciens militaires. Les marches, pas redoublés, gavottes, polka,
soli, etc., ont fait les beaux jours des kiosques à musique !
Mais des artistes renommés, dfautres horizons, se sont eux aussi
penché sur ce genre ; dfailleurs dans la dernière partie
du mémoire, jfai analysé entre autres une pièce pour
clairons et tambours tout à fait insolite, fort bien écrite
par un violoniste de lfOpéra-comique de Paris nommé Gustave
Mouchet.
Les mentalités changent...
Le service militaire obligatoire qui permettait le maintien de lfenseignement
de tradition représentait le principal et souvent lfunique période
de formation de nombreux ecivilsf au début du siècle. Lfarmée
constituait un véritable eConservatoire populairef. Des articles
des années 36 parlent de lfintégration de ces instruments
dans certaines écoles de musique aux côtés dfautres
instruments, un exemple révèle que des professeurs diplômés
du Conservatoire de Paris enseignaient les instruments dfordonnance. On
voit donc apparaître une vraie vocation musicale qui va se généraliser
dans la deuxième partie du siècle, avec l'adjonction dfécole
de musique aux batteries-fanfares amateurs. La deuxième surprise
de cette première moitié du siècle concerne le rôle
des instruments à pistons**. La Garde Républicaine, avec
ses prestigieux ensembles dont la batterie et la fanfare qui possédaient
alors ce type dfinstruments pour élargir leurs possibilités,
ont servi de modèle, et lfon s'aperçoit à la lecture
de traités de lfépoque que lfavenir passait par lfutilisation
des familles des trompettes et clairons à pistons, or après
la Seconde Guerre mondiale, ce nfest pas le cas. Il mfintéressait
alors de comprendre pourquoi ces instruments à pistons sont finalement
tombés en désuétude aux profits des instruments naturels.
Vous avez une explication ?
Il y en a plusieurs. Pour faire court, dfune part après la Seconde
Guerre mondiale, ces instruments disparurent car progressivement leur
production fut arrêtée. Par ailleurs la batterie de la Garde Républicaine, le
modèle, sfenrichit de bois et des cuivres de lfharmonie en 1941 ainsi, lfentité batterie créée
par Gabriel Defrance nfexistait plus en tant que telle. Il nfétait plus créé de
répertoire. Après 1960, la batterie-fanfare de lfArmée de lfAir mêlant pour la
première fois en un seul ensemble musical militaire les instruments naturels de
la batterie comme de la fanfare, diffusa un répertoire dit de variété qui amèna
de nombreuses sociétés à la copier.
Quand apparaît le terme batterie-fanfare ?
Ce terme est utilisé dans les journaux au début du XXe siècle
mais les mots batterie et fanfare accolés avaient un sens multiple
non précis. Aujourdfhui on entend par batterie-fanfare l'archétype
de la Musique de lfAir des années 60 avec son instrumentation précise***.
Mais ces instruments naturels sont-ils enseignés ?
Oui principalement dans les écoles de musique associatives et dans
certaines écoles agréées, mais plus dans le conservatoire de Paris depuis 1815,
expulsés dans la mesure où ils semblaient avoir porter en eux une symbolique
révolutionnaire. Les musiques militaires et amateurs, ont fait perdurer la
pratique de ces instruments. Notons que ces cuivres dits simples ont une tessiture
restreinte et possède des techniques spécifiques. Leur facture instrumentale
demande une attention particulière à la justesse, avec des procédés de
correction (sons bouchés, correction labiale ou à lfaide des coulisses) et par
conséquent une oreille exercée. Les batteries-fanfares ont formé leurs
musiciens de manière globale depuis le milieu du siècle à travers des cursus spécifiques construits par les
fédérations. Grâce à ces réseaux, les techniques du tambour et des cuivres
dfordonnance ont perduré.
Encore actuellement ?
Cfest le cas pour de nombreuses formations. Des initiatives
intéressantes sont à relever. Certaines écoles proposent une double formation,
par une pratique parallèle des instruments chromatiques et naturels, comme à
lfécole de musique intercommunale de Villers-Cotterêts par exemple.
Vous êtes pour ce double enseignement...
Oui, je pense que le premier instrument apporte au second et
vice-versa. Ils deviennent alors complémentaires. Nous développons
progressivement cette pédagogie dans notre école de musique. Il faut savoir que
tout le monde nfa pas les moyens de le faire, car les batteries-fanfares
restent des formations populaires situées parfois en pleine campagne avec peu
de moyens humains ou techniques, je salue dfailleurs leur travail. Et puis,
tout le monde nfa pas envie de suivre un double enseignement. À mon sens,
étudier les deux instruments sans cloisonnement permet de compléter la
formation musicale comme la culture musicale, que lfon débute par lfun ou par
lfautre !
Comment évolue le répertoire de la batterie-fanfare ?
Lfévolution est multiple, il serait difficile de tout exposer ici. Dfune manière générale, les rythmes
dansants constituent de moins en moins les canevas de départ des œuvres.
Lfécriture sfenrichit, devient plus esavantef. Il semble que lfon sfintéresse
plus aux timbres, au matériau sonore qui est propre à cet orchestre. Jfai eu
lfoccasion de rencontrer quelques compositeurs qui estiment jouir dfune totale
liberté dfinspiration et dfexpression à lfintérieur du cadre imposé par la
facture instrumentale.
Vous dirigez une batterie-fanfare,comment choisissez-vous votre répertoire ?
Il suffit dfêtre curieux et dfécouter ce qui se fait sans oublier les
pièces plus anciennes : il y en a de très belles, bien écrites par de
talentueux prédécesseurs. Il mfarrive aussi de reprendre des pages écrites pour
fanfares de trompettes ou batterie au début du siècle, souvent délicates à
aborder. Et puis, il ne faut pas négliger le répertoire de plein air sur lequel
se greffe souvent des echorégraphiesf. Ainsi le public et les musiciens peuvent
apprécier plusieurs époques et esthétiques. Je réalise également, comme
beaucoup de chefs dans le milieu des batteries-fanfares, des arrangements et
compositions. Souhaitons simplement que de nouveaux compositeurs de formation
de tout horizon voudront alimenter assidûment le répertoire de notre ensemble
souvent méconnu sous sa forme actuelle.
Vous voyez de beaux jours pour ce type de formation ?
Je suis plutôt optimiste à la condition que les musiciens et les
compositeurs sfen emparent. Cfest le cas aujourdfhui. Les batteries-fanfares
que je connais évoluent dans le sens musical. Ce nfest plus le meilleur
musicien qui prend la direction, mais des personnes formées qui les font travailler
et évoluer. Des compositeurs mènent des recherches musicales pour ce genre
comme, entre autres, Jean-Jacques Charles, tambour-major de la batterie-fanfare
des Gardiens de la Paix qui produit un travail très intéressant, fruit de
nombreuses années de recherches. Jfai eu lfoccasion de lui demander pourquoi il
exprimait un tel intérêt pour la batterie-fanfare. Il mfa répondu :
« La richesse des tim-bres est sans aucun doute ce qui fait lfattrait de
la e BF e. Lfexigence est, selon moi, la même quelque soit le genre abordé.
Déjouer les tours des contraintes imposées par la gamme restreinte des cuivres
naturels est quelque part eexcitantf. Cfest toujours une énigme de démarrer une
nouvelle composition pour batterie-fanfare ». Si cet orchestre continue à
exploiter avec qualité et partager ce qui fait sa singularité, il a de beaux
jours devant lui.
Comment voyez-vous la suitede vos recherches ?
Jfai travaillé pendant deux années sur ce sujet et je ne
prétends pas tout savoir. Non seulement je souhaite le présenter
mais aussi pouvoir échanger. Cfest une façon de s'enrichir.
Si des personnes sont animées par lfidée dfapprofondir
ce travail, je serai dfautant plus heureux qufil y aura une suite amenant
de nouvelles découvertes. En faisant cette recherche jfai allié
passion et études universitaires. Je tiens à remercier Philippe
Gumplowicz qui a accepté ce sujet peu commun. Je
remercie également Robert Goute qui a mis à ma disposition ses nombreuses
archives ainsi que Désiré Dondeyne. De nombreux acteurs, par leur connaissance
du milieu, mfont aidé à comprendre lfévolution des batteries-fanfares. Je
remercie enfin tous ceux qui ont répondu à mes questions ainsi que les
fédérations, notamment la CMF qui mfa accueilli et permis de consulter ses
archives librement. Vous êtes ouverts à cela ce qui est une aubaine pour les
chercheurs.
Propos recueillis par Christine Bergna
Notes
* CMF (Confédération Musicale de France), FSCF (Fédération Sportive et
Culturelle de France), UFF (Union des Fanfares de France), CFBF (Confédération
Française des Batteries- Fanfares), AIEFT (Association Internationale de
lfÉcole Française du Tambour).
** Instruments à pistons principaux : clairon à un ou deux pistons,
clairon basse à un ou deux pistons, clairon contrebasse à un ou deux pistons,
trompette à un ou deux pistons, trompettes basses à un ou deux pitons,
trompettes contrebasse à un ou deux pistons.
*** Trompette mib, clairon sib, cor mib, clairon basse sib, trompette
basse mib, euphonium ou saxhorn, tuba ou sousaphone, tambour et percussions
diverses.
Quelques repères biographiques...
Arnaud Loichot est né le 20 avril 1983 à Montbéliard (Doubs).
Formation
- Licence Sciences humaines et sociales mention Musique à lfUniversité
de Besançon en 2005, mention assez bien.
- Master 1 Sciences humaines et sociales mention Mondes modernes et
contemporains spécialité musicologie à lfUniversité de Dijon en 2006, mention
bien.
- Master 2 Sciences humaines et sociales mention Mondes modernes et
contemporains spécialité musicologie à lfUniversité de Dijon en 2007, mention
très bien avec le mémoire intitulé Les batteries-fanfares aux XXe siècle : de
la préparation militaire à la salle de concert dirigé par Philippe Gumplowicz.
- Diplôme de Maître Tambour délivré par lfAssociation internationale de
lfécole française du tambour (AIEFT) remis en 2004 par Robert Goute.
- Diplôme de fin dfétude en formation musicale au Conservatoire
nationale de région de Besançon.
Expériences
- Depuis 2001 : directeur de la Batterie-Fanfare de Saône.
- Depuis 2002 : directeur de lfassociation régionale eLes Tambours de
89 de Franche Comtéf.
- Depuis 2004 : professeur de formation musicale à lfécole de musique
de la Batterie Fanfare de Saône (cursus général CMF).
- Depuis 2007 : président de la commission prospective de lfAIEFT.
- En septembre 2007 : membre de la délégation nationale de maîtres
tambours qui a participé à Vladivostok au Festival international eCœur battantf
sur invitation du Centre culturel japonais de lfUniversité dfExtrême-Orient.
Centres dfintérêts musicaux
La vie associative, la pratique amateur, la composition, lfhistoire de
la musique au sens large avec une ouverture à de nombreux genres musicaux et
artistiques.
Contact : arnaud.loichot@laposte.net
|
|
|
|
|